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 Bienvenue à Bonheurland

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lubie



Nombre de messages : 1175
Localisation : rhône alpes
Date d'inscription : 29/01/2006

MessageSujet: Bienvenue à Bonheurland   Dim 22 Oct 2006 - 11:59

Voici une autre petite nouvelle, tirée de mon recueil Bonheurland.
Je me suis bien marrée en l'écrivant celle-là…


Le monde pour un bidule !


Quelques décennies avant la destruction totale de la vie sur terre, on assista à une envolée quasiment épique des manifestations les plus incroyables de l’absurdité. Celui qui prétendait avec force être le représentant universel de l’intelligence supérieure, convaincu d’incarner l’expression la plus aboutie du sublime et de la perfection, aussi sûr de lui-même que de son bon droit, celui-là – l’homme occidental – perdit en toute ignorance de cause ce qu’il est communément admis de nommer la raison. Dans cette étrange perte de la capacité de jugement, on se mit alors à faire n’importe quoi comme un roi ivre qui aurait eu la mauvaise idée de prendre son royaume pour un empire ennemi. Et bien que l’esprit de conquête et l’instinct de destruction firent de multiples ravages au sein même du lieu que l’on habitait, nul ne put empêcher cette formidable débâcle puisque le roi susdit, incarné dans une multitude de petits moi haïssables, se trouvait bel et bien armé jusqu’aux dents.

Parmi les manifestations de l’aberration qui s’exprimait alors, nous en retiendrons une qui est assez révélatrice de la perte du jugement ci-dessus évoqué ; manifestation dont nous nous apprêtons, à présent, à vous conter le procès. Gardez-vous bien de rire si le personnage et la petite aventure dont il sera question ici vous apparaissent absolument grotesques et ridicules ! Tout dans cette histoire, comique et malheureuse, est entièrement, tragiquement et absolument vrai.
Mais commençons par le commencement : là où l’illusion de l’innocence béate est encore possible et où l’arbre – joli pommier en fleurs – cache l’immonde autoroute.

Epuisé d’avoir roulé sept heures sans s’arrêter, Agman Bagbol faisait un petit somme au pied de l’arbre fruitier qui honorait, dans une sorte de gloire poétique, cette aire de repos. Au dessus de sa tête peuplée de rêves aux couleurs fluorescentes, tournoyaient – plus par dépit que par jeu – une bande, apparemment joyeuse, d’oiseaux. Le ciel, encore bleu malgré tous nos efforts, était dépourvu de nuages et le printemps, chantant le bonheur du grand retour à la vie, ignorait superbement les préoccupations triviales de notre espèce. Tout allait bien ! Et je dirais même, pour parodier à mon tour le grand Leibnitz, que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ! Les voitures tonitruantes prises dans leur course folle côtoyaient dans une parfaite harmonie le monde naturel (ou ce qu’il en restait !).
Au bout d’une demi-heure de repos, Agman ouvrit les yeux, regarda sa montre et se rendit compte, affolé, qu’il avait pris beaucoup de retard et que jamais au grand jamais il n’atteindrait la ville, à l’heure qu’il s’était fixée. Il s’en voulut d’avoir dormi plus longtemps que prévu et se lança un de ces jurons qui témoignent du dégoût que l’on a de soi quand l’esprit constate, avec horreur, qu’il s’est laissé surprendre par le corps. « Diantre, s’exclama notre homme, quel crétin je fais ! Dormir alors que le bonheur se trouve à une centaine de kilomètres ! Il faut vraiment être un nigaud ! ».
Agman Bagbol se mit sur pieds et se jeta sur la voiture qui avait patiemment attendu jusque là de rejoindre les bonnes odeurs de son troupeau. A toute allure, il prit la direction de la terre promise et, au volant de son petit bolide, se mit à savourer les joies exquises de sa future acquisition : un merveilleux bidule !
Notons qu’Agman Bagbol était un type on ne peut plus ordinaire. Malgré son nom qui aurait pu laisser présager quelques prouesses héroïques, Agman n’avait absolument rien d’un héros. Ballotté de part et d’autre par l’instinct irrépressible qui l’habitait, il était, comme tant d’autres, victime de concepts qui le dépassaient et contre lesquels il ne lui venait pas à l’esprit de réagir. Agman Bagbol était en fait un parfait consommateur qui se ruait, bille en tête et tête baissée, sur ce que la publicité lui présentait comme les marques indiscutables de la virilité et de la puissance masculine. Tout dans son univers portait la trace des promesses auxquelles il avait crues et notre homme, envahi d’accessoires, croulant sous le superflu, était tout à fait convaincu d’incarner cette sorte d’idéal masculin qu’avait engendrée la modernité occidentale. Là, depuis de nombreuses années, les gens vivaient de grandes et exaltantes aventures par procuration et Agman Bagbol qui n’avait rien d’un aventurier, loin s’en faut, imaginait avec ferveur l’impact que sa sublime individualité à la pointe avait sur la gente féminine.
Parfaite incarnation de l’homme civilisé qui ne connaissait rien aux savanes africaines, Agman choisissait des parfums qui sentaient le musc, le cuir et l’écorce des arbres. Ignorant physiquement tout de la guerre dont il n’avait qu’une connaissance spectaculaire, il arborait, avec superbe, des treillis de camouflage et autres équipements guerriers qui auraient fait pâlir d’envie tous les maquisards du monde. Tout de même romantique à ses heures, Agman Bagbol qui aimait, lorsqu'il était seul et invisible, se trémousser comme un singe nu sur le tapis en coco qui couvrait le plancher de son salon, clamait en reniflant quelques vers d'illustres inconnus qu'il aimait pour leurs audaces et leur déracinement. De misérables petits poètes pouette-pouette, bien entendu.

Quand il atteignit le seuil du grand magasin, une horde de résistants modernes tentèrent par les slogans qu’ils lui lancèrent au visage de suspendre son vol vers le bidule :

« Honte à toi qui vient acheter le bidule ! criaient les résistants.

« Le bidule est un organisme génétiquement modifié, fabriqué par des petits esclaves chinois.

« Les producteurs de bidules affament l’Afrique, détruisent la forêt amazonienne et ruinent les petits exploitants des pays du sud.

« Avec le bidule, tu vas consommer dix fois plus d’énergie et polluer davantage la planète.

« Le bidule est une des causes principales de la pollution des océans.

« Sais-tu combien d’espèces animales disparaissent chaque jour à cause du bidule ?

« Le bidule est responsable des délocalisations et du chômage.

« Acheter un bidule c’est dire oui à la vivisection animale.

« On fabrique le bidule après avoir fait des expériences sur les femmes tibétaines.


Bon, il est vrai que les résistants disaient un peu tout et n’importe quoi mais ils méritaient quand même, nous semble-t-il, une autre considération que le haussement d’épaule méprisant que leur adressa Agman.
Mais le vieux proverbe indien qui disait qu’il n’y a jamais de fumée sans feu ne parvint pas jusqu’à son esprit euphorique et c’est avec un optimisme magnifique qu’il pénétra dans le grand magasin.
Il en sortit une heure plus tard, au comble de la gloire, avec un bidule sous le bras.

De retour chez lui, béatement ravi par son acquisition qui confirmait sa place au sein de la caste supérieure de ceux qui, après avoir supplanté l’être par l’avoir, détrônaient à présent l’avoir pour le paraître, Agman Bagbol exposa fièrement son bidule sur LA télévision.
« Qu’il est beau ! s’exclama-t-il et admira longuement l’objet de sa quête.
Mais de notre point de vue, bien sûr, le bidule ne ressemblait à rien ! Il était aussi laid qu'un petit pou et dégageait même, quand on le mouillait, de grandes odeurs nauséabondes. Pourtant, notre magnifique héros légendaire le trouvait absolument, incroyablement, terriblement magnifique.
Allez donc y comprendre quelque chose, mon pauv’ monsieur.


M.S. fin 2005
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Ramulus

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Nombre de messages : 337
Date d'inscription : 05/09/2006

MessageSujet: Re: Bienvenue à Bonheurland   Dim 22 Oct 2006 - 13:48

Bonjour Lubie,

Merci
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Bienvenue à Bonheurland
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