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 O vous frères humains…

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lubie



Nombre de messages : 1175
Localisation : rhône alpes
Date d'inscription : 29/01/2006

MessageSujet: O vous frères humains…   Mar 28 Nov 2006 - 9:47

Voici quelques fragments, tirés d'une oeuvre d'Albert Cohen, l'un des plus grands auteurs à mes yeux.
Lisez, savourez, prenez le temps ! C'est cadeau… ça fait plaisir Smile


O VOUS, FRÈRES HUMAINS
Albert Cohen, 1972


Page blanche, ma consolation, mon amie intime lorsque je rentre du méchant dehors qui me saigne chaque jour sans qu’ils s’en doutent, je veux ce soir te raconter et me raconter dans le silence une histoire hélas vraie de mon enfance. Toi, fidèle plume d’or que je veux qu’on enterre avec moi, dresse ici un fugace mémorial peu drôle. Oui, un souvenir d’enfance que je veux raconter à cet homme qui me regarde dans cette glace que je regarde.

***

Il s’agit d’un souvenir d’enfance juive, il s’agit du jour où j’ai eu dix ans. Antisémites, préparez-vous à savourer le malheur d’un petit enfant, vous qui mourrez bientôt et que votre agonie si proche n’empêche pas de haïr. O rictus faussement souriants de mes juives douleurs. O tristesse de cet homme dans la glace que je regarde.

***

Mais quoi, si ce livre pouvait changer un seul haïsseur, mon frère en la mort, je n’aurais pas écrit en vain. (…)

***

Pour moi qui vis avec ma mort depuis mon enfance, je sais que l’amour et sa sœur cadette la bonté sont les seules importances. Mais comment le faire croire à mes frères humains ? Jamais ils ne le croiront en vérité, et je suis resté le naïf de mes dix ans. Mais je dois leur dire ce que je sais et advienne que pourra de ma folie. O vous, frères humains, connaissez-vous la joie de ne pas haïr ? Ainsi dis-je avec un sourire, ainsi dis-je en mon vieil âge, ainsi au seuil de ma mort.

***

Que cette épouvantable aventure des humains qui arrivent, rient, bougent, puis soudain ne bougent plus, que cette catastrophe qui les attend ne les rende pas tendres et pitoyables les uns pour les autres, cela est incroyable. Mais non, pensez-vous, voyez-les se haïr les uns les autres (…). Voyez-les en leurs guerres se tuer les uns les autres depuis des siècles, se tuer abondamment malgré leur loi d’amour du prochain, loi qui est d’ailleurs de ma race, inscrite en premier dans le Lévitique au chapitre dix-neuf, verset dix-huit. Voyez-les, ces singes rusés, voyez-les depuis des siècles avec successivement leurs flèches, leurs haches, leurs lances, leurs piques, leurs hallebardes, leurs nobles épées, les petits salauds, leurs arquebuses, leurs fusils, leurs baïonnettes troueuses de ventres, leurs mitrailleuses, leurs bombes à billes, leurs bombes au napalm, leurs chères bombes thermonucléaires, leurs missiles sol-sol et sol-air et mer-sol et bientôt lune-terre, et, délice et fierté, leurs missiles anti-missiles à tête chercheuse.
Telle est leur voie, telle est leur folie.
(…) Et tout en clamant depuis des siècle leur amour du prochain, ces signes vêtus continuent à adorer la force qui est capacité de nuire. O amour du prochain.

***

Leur amour du prochain, je l’oublierai ce soir. (…) Dans l’appartement désert, seul devant ma table où j’écris, je lui dis à Elle les trois mots sacrés, je les dis à l’absente, et c’est doux, et qu’importe leur amour du prochain, qu’importe qu’il n’y ait nul espoir, qu’importe la mort proche, la mienne et la sienne, et nous ne serons plus, à jamais disparus, qu’importe puisqu’elle reviendra ce soir, et je la verrai.

***

« Toi tu es un Youpin, hein ? » me dit le blond camelot aux fines moustaches que j’étais allé écouter avec foi et tendresse. « Tu es un sale Youpin, hein ?  Vu que les cochons se mangent pas entre eux, tu es avare, hein ? Tu aimes mieux ça que les bonbons, hein ? Je vois ça à ta gueule, tu es un sale juif, hein ? Tu viens manger le pain des français, hein ? Messieurs dames, je vous présente un copain à Dreyfus, un petit Youtre pur sang, garanti de la confrérie du sécateur, raccourci où il faut, je les reconnais du premier coup. J’ai l’œil américain, moi, et ben nous on aime pas les Juifs par ici, c’est une sale race, c’est tous des salauds. Tu es pas chez toi ici, c’est pas ton pays ici, tu as rien à faire chez nous, allez file, va un peu voir à Jérusalem si j’y suis. »

***
Ainsi me dit le camelot dont je m’étais approché avec foi et tendresse en ce jour de mes dix ans, d’avance ravi d’écouter le gentil langage français dont j’étais enthousiaste, crétinement d’avance ravi d’acheter les trois bâtons de détacheur universel pour me faire bien voir du camelot, pour lui plaire, pour avoir le droit de rester, pour en être, pour participer à la merveilleuse communion, pour aimer et être aimé.

***
Mais mon bourreau fut impitoyable et je revois son sourire carnassier aux longues canines, rictus de jouissance (…) tandis que les badauds s’écartaient, avec des rires approbateurs, pour laisser passer le petit lépreux expulsé.

***
Que vous avait-il fait, dites, vous qui l’avez chassé, vous tous qui avez rigolé du petit qui avait cru pouvoir s’approcher de la table pour communier avec vous et être des vôtres. Est-ce un tel péché que d’être né, que de naître ? O vous les copains de l’amour du prochain, vous qui avez tant savouré la confrérie du sécateur et le raccourci où il faut, que vous avait-il fait cet innocent, ce petit émerveillé, que vous avait-il fait pour que vous soyez méchants, pour que vous lui donniez, en guise de joyeux anniversaire et comme cadeau de fête en ce jour de ses dix ans, cette haineuse rigolade ?

***

Depuis ce jour du camelot, je n’ai pas pu prendre un journal sans immédiatement repérer le mot qui dit ce que je suis, immédiatement, du premier coup d’œil.

***

O vous , frères humains et futurs cadavres, ayez pitié les uns des autres, pitié de vos frères en la mort, pitié de tous vos frères en la mort, pitié des méchants qui vous ont fait souffrir, et pardonnez-leur car ils connaîtront les terreurs de la vallée de l’ombre de la mort.
Oui, frères, ne plus haïr, par pitié et fraternité de pitié et humble bonté de pitié, ne plus haïr importe plus que l’amour du prochain.
O vous, frères humains, vous qui pour si peu de temps remuez, immobiles bientôt et à jamais compassés et muets en vos raides décès, ayez pitié de vos frères en la mort, et sans plus prétendre les aimer du dérisoire amour du prochain, amour sans sérieux, amour de paroles, amour dont nous avons longuement goûté au cours des siècles et nous savons ce qu’il vaut, bornez-vous, sérieux enfin, à ne plus haïr vos frères en la mort.
Ainsi dit un homme du haut de sa mort prochaine.
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